Formes et couleurs
La couleur est pour Yves Saint Laurent l’essence même de la composition des formes. Les premières créations du couturier sont des robes courtes, droites aux coloris exubérants, à l’image d’une femme élégante et moderne. Les collections des années 1965 et 1966 proposent un style avant-gardiste, puisant leurs sources dans l’univers des peintres abstraits. Combinant rigueur de la coupe et fantaisie chromatique, ces robes se présentent comme des constructions nouvelles, nées de la rencontre de plusieurs plans aux tonalités vives, qui dynamisent l’ensemble.
Chez Yves Saint Laurent, la couleur est au coeur de sa démarche créative, elle se fait matière et expression. Il privilégie des assemblages par aplats de couleurs saturées, faits sur des matières unies et lisses comme le jersey. La juxtaposition « en vagues » qui avait caractérisé une grande partie de la collection automne-hiver 1966 est remplacée dans les décennies suivantes par des imbrications bien plus nettes, entre rectangles de couleur ou matières différentes et lignes tranchantes. Les teintes sont assemblées par deux ou par trois et s’étagent tel un colorama. Une couleur foudroyante s’impose toujours plus que les autres, attirant le regard sur une partie choisie de la silhouette.
Coloriste hors pair, Saint Laurent ose une palette radicalement nouvelle, empruntant pour ses tenues les tons vifs de l’abstraction géométrique ou ceux vibrant du pop art.
CROQUIS D’INSPIRATION CUBISTE
1979
Feutre et pastel sur papier
Ces deux croquis font partie d’une série exécutée dans un seul et même carnet à dessin assemblé par des anneaux, comme le démontrent les quatre œillets dans la bordure supérieure du papier. Une trentaine de croquis de cette série est inspirée de l’œuvre de Pablo Picasso (1881-1973) et en particulier du livre Picasso de Frank Elgar et Robert Maillard publié en 1956 qui provient de la bibliothèque d’Yves Saint Laurent. Certains croquis portent l’annotation « Deauville août 1979 », ce qui révèle qu’ils ont été réalisés suite au défilé haute couture automne-hiver 1979, présenté un mois plus tôt. Cette collection constitue un hommage à la collaboration entre Serge de Diaghilev (1872-1929) et Picasso pour les Ballets russes. Yves Saint Laurent, dans ces deux croquis, reprend des motifs géométriques de l’aquarelle Couple de danseurs (1916) qu’il décline au moyen du pastel. En s’inspirant de l’artiste espagnol, il joue sur les volumes et les couleurs pour créer de nouvelles formes.
CROQUIS DE COSTUMES
Pour le ballet Notre-Dame de Paris,
chorégraphié par Roland Petit au Palais Garnier, Opéra de Paris, 1965
Gouache et pastel sur papier
Ces deux croquis sont issus des recherches d’Yves Saint Laurent pour les costumes du ballet Notre-Dame de Paris, chorégraphié par Roland Petit et dont la première eut lieu le 11 décembre 1965 au Palais Garnier. Les inspirations entre les collections haute couture et le travail réalisé en dehors du cadre de la maison de couture sont visibles dans ces dessins, 1965 étant aussi l’année de la présentation des robes de cocktail en hommage à Piet Mondrian (1872-1944). Yves Saint Laurent reprend la composition de ces robes en l’adaptant à un justaucorps pour le costume des Soldats, qu’il compose grâce à des aplats de jersey séparés de larges bandes de vinyle noir. Les costumes des personnages du corps de ballet sont également pensés à partir de formes géométriques colorées imbriquées les unes aux autres rappelant les robes de cocktail en hommage au peintre Serge Poliakoff (1900-1969) dévoilées la même saison. Enfin, ces aplats de couleurs cernés de noir évoquent par ailleurs les vitraux de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
ROBE DE COCKTAIL
HOMMAGE A SERGE POLIAKOFF
Collection haute couture
Automne-hiver 1965
Modèle cliente – Atelier Esther
Jersey de laine (maison Racine)
Avec sa collection automne-hiver 1965, Yves Saint Laurent s’empare de l’œuvre d’un des grands noms de la modernité, le peintre abstrait Serge Poliakoff (1900-1969). Le couturier transpose la matière picturale en matière textile, composant sa robe par la superposition d’aplats de couleur vert bouteille, violet aubergine et rouge. La matière et la couleur sont mises au service de la forme : la construction est très simple, les lignes sont droites et étroites. Comme dans une peinture de Poliakoff, ce sont les couleurs qui donnent vie à l’ensemble, grâce à un savant travail d’incrustation de pièces de jersey. Saint Laurent a déclaré : « Je me suis inspiré, pour la première fois, dans ma dernière collection, de Mondrian ou de Poliakoff, qui m’intéressent davantage pour leur côté architectural que par leur aspect décoratif. […] Poliakoff et Mondrian m’ont apporté un rajeunissement et un rafraîchissement extraordinaires : ils m’ont appris la pureté, l’équilibre. »
ROBE D’UN ENSEMBLE HABILLE
Collection haute couture
Automne-hiver 1966
Prototype – Atelier Esther
Jersey de laine (maison Racine)
Présentée pour la première fois au public en août 1966, cette robe était portée avec des bas dorés scintillants et des chaussures de couleur cuivre. Elle est composée d’empiècements de jersey de laine de la maison Racine. Le jersey est qualifié par Yves Saint Laurent comme « la seule matière moderne ». Il l’utilise d’ailleurs pour réaliser la moitié des modèles de ce défilé.
Véritable puzzle de matière, cette pièce textile fait référence, comme plusieurs robes de cocktail de la collection, à des artistes américains contemporains du couturier, notamment Tom Wesselmann (1931-2004) et Roy Lichtenstein (1923-1997). L’influence du Pop Art se ressent dans les associations de couleurs vives et dans la découpe originale des bandes de tissu. Avec modernité et fantaisie, Yves Saint Laurent s’amuse à créer des compositions tout en couleurs.
TAILLEUR
Collection haute couture
Automne-hiver 1966
Modèle cliente – Ateliers Mario et Blanche
Jersey de laine (maisons Racine et Hamon)
La collection dite « Hommage au pop art » de 1966 surprend par la maîtrise des formes simples et des couleurs vives qu’Yves Saint Laurent y déploie. Il ne choisit pas de demi-teintes et travaille la couleur comme une matière, privilégiant les affrontements imprévisibles et les contrastes vibrants dans des zones franches et bien visibles. Cet ensemble de jour est composé d’une simple robe trapèze et d’une veste bicolore en jersey. Le couturier utilise une couleur intense pour marquer les lignes de la veste ; des éléments jaunes se détachent nettement du fond noir. Yves Saint Laurent coupe directement dans la couleur des étoffes, à la manière d’un peintre abstrait composant une toile. Cet ensemble tout en contrastes était porté avec un imperméable ciré garance), un chapeau en fourrure à la forme étonnante – modèle appelé « Robin des Bois » par le couturier –, des bottes vernies et de très basiques gants blancs.
ROBE DE JOUR
Collection SAINT LAURENT rive gauche
Automne-hiver 1997
Modèle cliente – Atelier Arlette
Jersey de laine (maison Racine)
La robe de jersey de laine est un classique de la couture d’Yves Saint Laurent. Ce modèle, issu de la collection SAINT LAURENT rive gauche de l’automne-hiver 1997, se divise en trois parties monochromes distinctes : du turquoise pour le corps, du rouge pour l’empiècement et du bleu pour la jupe. Une ceinture de daim marine marque la taille. Des accords stridents, parfois même imprévisibles, sont confrontés avec inventivité dans une seule et même tenue. Une écharpe rose shocking et des gants de daim violet complètent l’ensemble. Dans ce défilé, ce sont quatre robes identiques qui présentent l’ensemble des couleurs du spectre lumineux. Cette robe marque la transition entre les tons chauds et les tons froids, ceux d’une robe jaune, orange et marron, puis ceux d’une autre violette et rose. Le dernier passage est noir et blanc. Le blanc constitue un mélange de toutes les couleurs alors que le noir signifie leur absence.



