Noir et blanc, dessiner la forme
Intemporels et contemporains, le noir et le blanc font partie intégrante de l’univers créatif d’Yves Saint Laurent et ce dès ses débuts. Avec le couturier, tout travail commence par un trait de crayon sur le papier pour esquisser ses modèles. « […] je pense qu’une feuille blanche, c’est très ennuyeux et que sans le noir il n’y a pas de traits, pas de lignes. C’est pour ça que mes femmes sont souvent en noir, j’aime que les femmes ressemblent à des dessins, à des épures ». En effet, Yves Saint Laurent utilise la ligne noire comme un moyen d’expression concordant avec sa recherche constante de simplicité et de pureté.
Le noir, teinte favorite du couturier pour le soir comme pour le jour, est dans l’inconscient collectif associé au deuil par opposition au blanc, symbole de lumière. Cependant, dès le XIVe siècle, il s’impose petit à petit dans la mode, puis entre, au XIXe siècle, dans toutes les garde-robes devenant la quintessence de la simplicité, de l’élégance et de la séduction. Si, en 1926, il connaît un apogée avec la couturière Coco Chanel et sa célèbre petite robe noire, Yves Saint Laurent s’aventure encore plus loin. « Je l’aime parce qu’il affirme. […] Mais attention, pas la “petite robe noire ” qu’on porte avec des perles et une étole de vison. Du noir moderne. » Car, si dès les années 1910–1920, le noir se transforme en un manifeste de la modernité en opposition binaire avec le blanc, il est poussé à son paroxysme dans l’œuvre du couturier. À l’instar des artistes minimalistes ou de l’op art, par un subtil jeu de contrastes, de symétries et d’effets d’optiques, Yves Saint Laurent crée un répertoire visuel et formel qu’il décline à l’infini.
ROBE D’UN ENSEMBLE DE SOIR
Collection haute couture
Printemps-été 1975
Modèle cliente – Atelier Esther
Jersey de soie (maison Racine)
Le jersey de soie est très présent dans la collection haute couture printemps-été 1975. Il y est souvent utilisé en rayures discrètes ou en contrastes binaires. Ce tissu de nature souple correspond à l’esprit moderne qu’Yves Saint Laurent souhaite donner à ses créations. De nature très épurée, les modèles de cette collection tirent leur élégance de leur sobriété et révèlent le contour du corps. La seule fantaisie de cette robe, pensée pour un ensemble du soir, est son large décolleté qui dévoile le dos. Avec ce défilé, le couturier exprime sa volonté de créer une silhouette qui ressemble à « une ligne ». Comme l’indiquent ses croquis de recherche, Saint Laurent cherche à souligner la verticalité des silhouettes en tendant vers une simplification des formes. En 1975, dans une interview pour le Tages-Anzeiger Magazin, il affirme : « Ce que je cherchais fondamentalement devait être comme un Brancusi. Je voulais quelque chose comme ces rayons montants de métal, ces “oiseaux”. »
TAILLEUR
Collection SAINT LAURENT rive gauche
Printemps-été 1980
Modèle cliente – Atelier Jean-Pierre
Gabardine gansée de laine
Yves Saint Laurent choisit la sobriété et l’efficacité du noir et blanc pour jouer sur les contrastes et les motifs géométriques de plusieurs ensembles de la collection SAINT LAURENT rive gauche printemps-été 1980. Dans un esprit de construction plus architectural que décoratif, le couturier pense une série de modèles faisant écho aux intentions qu’il développe parallèlement avec ses créations haute couture de l’automne-hiver 1979 et du printemps-été 1980. La collection est distinguée par Vogue (Paris) comme l’« une des plus belles » de son prêt-à-porter. Elle hérite de l’inspiration que le couturier a ressentie en découvrant le travail de Pablo Picasso (1881-1973) pour le ballet Le Tricorne (1919). Lors du passage de ce tailleur-jupe sur le podium, le chien du couturier, un bouledogue français bicolore appelé Moujik, défile à côté du mannequin Mounia Orosemane.
MANTEAU
Collection haute couture
Automne-hiver 1965
Prototype – Atelier Renée
Vison et vinyle (maison Pelletier)
Issu de la collection haute couture automne-hiver 1965, ce manteau de fourrure est représentatif du style avant-gardiste de ce défilé. Le couturier s’est plu à mélanger les matières – vison et vinyle – et les couleurs – blanc et noir – pour créer un contraste visuel fort. Cette opposition entre le noir, la teinte favorite d’Yves Saint Laurent, et le blanc, jalonne son univers créatif tout au long de sa carrière. L’apparente simplicité du modèle est dynamisée par des lignes horizontales qui produisent des effets d’optique et de symétrie. L’importance du graphisme caractérise une grande partie de son travail : la ligne noire est un moyen d’expression qui concorde avec sa recherche constante de simplicité et de pureté.
DOUDOUNE D’UN ENSEMBLE DE SOIR
Collection haute couture
Automne-hiver 1988
Prototype – Atelier Alain
Satin de soie (maison Abraham) et matelassage
Yves Saint Laurent joue une nouvelle fois avec les formes et défie les codes de la haute couture en présentant cet ensemble du soir lors du défilé automne-hiver 1988. Sur une jupe de crêpe de soie et une blouse transparente de mousseline de soie noire, il ose la « veste doudounée » – ainsi qu’elle est désignée sur sa « feuille de Bible » – en satin de soie noir matelassé. Une nouvelle forme se dessine dans ce modèle : telle une fleur s’épanouissant sur sa tige, la doudoune ébauche une forme circulaire au-dessus de la silhouette droite. Un contraste marqué se crée entre la jupe longue, la blouse transparente ornée d’un imposant collier et la doudoune opaque, qui vient effacer les formes et apporter un confort extrême à l’ensemble.
CROQUIS DE COSTUMES
Pour le ballet Notre-Dame de Paris,
chorégraphié par Roland Petit au Palais
Garnier, Opéra de Paris, 1965
Gouache et feutre sur papier
CROQUIS DE COSTUMES
Pour le tableau « Night and Day »
du spectacle de music-hall Zizi je t’aime !,
mis en scène par Roland Petit,
Casino de Paris, 1972
Gouache et feutre sur papier
Comme l’atteste la correspondance qu’il eut dans sa jeunesse avec le rédacteur en chef du magazine Vogue, Michel de Brunhoff, Yves Saint Laurent a longtemps hésité entre la mode et le monde du spectacle. Son choix s’est finalement porté sur la création de sa propre maison de couture en 1961, mais, tout au long de sa carrière, et surtout dans les années 1960 et le début des années 1970, il répondit à des commandes de costumes et décors pour des ballets, pièces de théâtre, spectacles de music-hall ou encore pour le cinéma. En voici trois témoignages pour le ballet Notre-Dame de Paris en 1965, et pour le spectacle de music-hall Zizi Jeanmaire dans un grand spectacle de music-hall en 1961, Zizi je t’aime ! en 1972 et enfin pour le film Belle de Jour en 1967. L’ensemble de ces spectacles a été chorégraphié par son ami Roland Petit, mari de la célèbre danseuse Zizi Jeanmaire. Ces croquis montrent une autre expression du talent de dessinateur du couturier, qui peut exprimer sa créativité au service de la scène. Il utilise la gouache noire ou l’encre de Chine pour marquer un contraste avec le blanc de la feuille.
CROQUIS D’ILLUSTRATION, CROQUIS ORIGINAUX ET CROQUIS DE RECHERCHES
Collection Christian Dior haute couture automne-hiver 1955 ; collections Yves Saint Laurent haute couture printemps-été 1963 à 2000 ; collections SAINT LAURENT rive gauche printemps-été 1980 à 1983
Crayon graphite, encre, feutre et gouache sur papier
Toute collection présentée par Yves Saint Laurent débute par un dessin sur une feuille blanche. Généralement réalisés au crayon graphite 2B, les croquis peuvent aussi être colorés au pastel ou au feutre. Le trait est précis, sans hésitation, les annotations sont rares et souvent postérieures à l’exécution du dessin lorsqu’il s’agit de numéros de production, de noms d’ateliers ou de mannequins. Les ateliers interprètent ensuite chaque croquis pour le transcrire en trois dimensions sur une toile. Le dessin peut être appuyé par des lignes à l’encre de Chine ou au feutre noir pour apporter des précisions sans l’alourdir d’explications. Ainsi, le couturier peut spécifier la présence de fourrure sur un col ou des manches, d’une ganse confectionnée dans une matière différente ou d’un ornement destiné à souligner la ligne du vêtement ou les formes du corps féminin. Il peut aussi expliciter sa pensée en pointant les lignes géométriques qui structurent le vêtement.